BF 4/5: Noir de noir

Innocent au festival de conte

Innocent au festival de conte

21/02/2012

Noir de noir en audiobook

[audio http://universpodcast.com/contents/lesaventuresdethierry/bf-ep4-noir-de-noir-podcast1.mp3 ]

J’ai repris une rasade.

J’essayais de me remémorer les évènements.  Ce qui s’était passé. Faisait trop chaud. Tout avait bien commencé pourtant. Les choses étaient claires au départ. Je savais où j’allais. J’avais une idée claire. J’étais soutenu.

Il était 9h. Du soir ? Du matin ? Cela n’avait pas d’importance. Il faisait chaud, très chaud, y avait des moustiques. Mon air-co soufflait ce qu’il pouvait, mes volets étaient fermés, mais j’étais quand même en sueur. Dans le coin de ma chambre, au-dessus de ma porte, un néon luisait, il donnait une froideur à la pièce. Le genre de pièce dans laquelle on a pas envie de rester. Mais j’y étais moi, j’étais bien là. Et j’allais pas bouger. Pas ce soir. Je devais écrire, me souvenir. L’ordi était devant moi. Sur mon bureau, y avait ma bouteille aussi. Le néon se reflétait dedans. Je devais écrire ce qu’elle avait fait, ce qu’elle avait dit. Comme tous les soirs. Sinon, tout foutrait le camp, comme toujours. Sinon, j’allais manquer ma cible. Et je pouvais pas. Hors de question. Une opportunité comme celle-là ne se présentait pas tous les jours. Pourtant,  je ne m’y mettais pas. Je faisais autre-chose. Tout était payé. On m’avait fait confiance. Déplacements, repas, logement, tout.

Innocence

J’avais loué une mob avec l’argent. 75000 fcfa pour un mois. Une bagatelle. Mais je savais pas la conduire. J’étais pathétique. Elle avait pas de phare. Je le savais pas. La nuit tombée, j’étais avec Innocent. On rentrait. C’est lui qui conduisait. Là, on découvre qu’il n’y a pas de phare. Plus tôt dans la journée, on avait eu une panne. Au milieu de la brousse. Je m’étais marré. Le Blanc coincé sur un chemin de campagne parce qu’il avait pas fait le plein. C’était tellement con.
Innocent m’a dit qu’on rentrerait quand même. Le petit avait confiance en lui. Je savais pas. Ca me paraissait dangereux quand même. Mais y avait le foot. La finale. Alors, on a démarré. Le pire aurait été qu’on croise la police. Un Blanc  comme ça, ça vaut combien de millions ? Non, le pire aurait été qu’on crève. Qu’on se fasse faucher. N’empêche, j’aurais pu vérifier. J’aurais pas dû faire aveuglément confiance. J’aurais pas dû donner 75000 en une fois. Ca avait l’air simple. Le gars m’avait montré le phare. Mais c’était en plein jour, j’avais pas vu s’il marchait. Il m’avait bien baisé. Et maintenant, on était là. Invisibles. A la portée de la première auto qui nous rentrerait dedans. Dieu Merci, comme y disent tous là-bas, il ne s’est rien passé. Dans la nuit noire, un mec nous a éclairé le chemin. Merde, je deviens croyant. Mais c’est vrai, il nous a ouvert la voie. On est arrivés en ville en un seul morceau. Le petit était un croyant. Il nous a ptêt sauvé. Mais sa religion principale, c’était le football. La finale. Il l’avait oubliée. Pendant toute la journée, on avait parlé, parlé, parlé et c’était sorti de sa tête. On avait beaucoup en commun lui et moi…

Picture 047

Chez Innocent

Son rêve, c’était de devenir footballeur professionnel. Je l’ai jamais vu courir. Il m’a dit qu’il faudrait que je le voie. J’ai hésité à donner une partie de l’argent pour lui payer un billet d’avion pour la Pologne, où on l’attendait. Mais notre relation était basée sur autre chose. Ca allait tout foutre en l’air. Il sait que j’ai de l’argent, mais il en profite pas. Je lui donne beaucoup. Ptit-dej, repas, réparation de la moto. Il ne paie rien. Il n’a rien. Il a du talent. C’est un slameur aussi. Le ptit a de beaux textes.

On était allés au village pour le spectacle. Je l’avais déjà vu. C’était le même. J’en avais marre. Je voulais partir. Mais on avait patienté toute l’après-midi pour voir ce spectacle. Je pouvais pas lui faire ça. Le ptit en aurait le cœur brisé. Il avait 19 ans. On a tout regardé et la nuit est tombée. C’est comme ça que tout ce merdier a commencé. Chez le mécano, on m’a dit que j’avais une panne. Le type a remplacé la lampe mais ça marchait pas. Après, on a mis un litre et on est rentrés. Le ptit a regardé le reste de la finale. La CAN. Coupe africaine des nations. Un match de fou, même pour moi qui n’aime pas trop ça. Tout le monde regardait. Tous les maquis. Des écrans géants. Religion nationale. On s’est quittés près de chez moi, le ptit est rentré chez lui. C’était loin. Super loin. Je sais qu’il aimait marcher mais quand même. Il aimait aussi Thomas Sankara, l’ex-président assassiné par l’actuel. Putain de vie. Je lui ai pas payé le taxi. Trop fatigué. Trop dépensé. J’aurais pu. Il aurait dit non.

Diffusion de la Coupe africaine des nations à la télé

Retransmission de la CAN au Tios

Femme fatale

Tout ça, c’était à cause d’elle. Elle s’était trompée. Komsilga. Komsilga! Je l’avais noté dans mon portable. On avait demandé à un milliard de personnes où ça se trouvait. 45 min de route de la ville, de chez moi. Elle m’avait donné une heure aussi, mais c’était pas précis. Elle arriverait en retard. Est-ce qu’elle s’était vraiment trompée ? Ca devait être lundi, mais samedi, peu avant minuit, elle m’avait appelé. C’est demain. Comme ça de nulle part, tout à coup, c’était demain à Komsilga. Mais je pouvais pas le rater, ce spectacle. C’était une occasion unique de voir ça dans un village. La source de l’histoire. Mais c’était pas à Komsilga, c’était bien avant. On est tombé en panne. Un mec a dû nous apporter de l’essence en vélo. Oliva.

Oliva, en répétition

Oliva, en répétition

Elle a du talent. Elle a des projets. Plein de projets. Trop de projets. Tout le temps, partout. Elle arrête jamais. Ca cache quelque chose. On dirait une femme d’affaires. Mais elle a mon âge. Pas d’école depuis ses 15 ans. C’est une bosseuse. C’est une comédienne. C’est une écrivain. C’est une organisatrice d’évènements. C’est une conteuse. C’est une artiste. On m’avait dit de me méfier. Ca fait trois jours que je la suis. Je sais tout d’elle. Ou si peu. De 9 à 14h elle est en répet avec ce metteur en scène suisse. Ca s’appelle « Embargo sur le sexe ». C’est une féministe. Mais pas comme les autres. Elle sait se faire entendre. Elle sait se faire oublier. Son spectacle est humoristique. Pas engagé. Aujourd’hui, jour 3, j’ai pris des photos. D’abord, on commence par de la danse. C’est tous des professionnels. Puis ça répète, ça se questionne.
Ca doit être dedans, ça. De toute manière, j’ai pas le choix. Le moment venu, j’aurai 10 jours pour le faire. 5 jours par semaine, elle fait ça. Et puis, y a l’autre Oliva, à partir de 14h, qui prend le relais. Elle a des valeurs, elle. Elle fait tout pour les sauver. Son vieux est chef coutumier. Un village dans la ville. Edition 2. Son occupation à elle après 14h.

Oliva, working girl

Oliva, working girl

En novembre, elle veut remettre ça. Tout son temps libre tourne autour. Elle cherche des investisseurs, des mains aidantes. Quand elle s’arrête, elle ne se sent pas bien. Je l’ai suivie. Mes journées finissaient à 21h. Pas les siennes. Elle dort peu. Elle est à bout. Peut-être que l’onirisme, la poésie, se trouve là. Dans une fille qui ne voit pas la réalité. Mon regard. Et pourtant, elle a réussi son premier festival. Elle était sur les genoux, même plus bas, mais ça s’est fait. Pourquoi pas une deuxième fois. J’ai vu les photos de la première édition. J’ai entendu ses écrits. Ca me plait. Ils ont une place quelque part. Faut que je voie son village.

On a parlé, beaucoup parlé. Je sens pas trop de tabous avec elle. Elle joue avec moi. C’est pas étonnant. Mais elle a compris. Elle doit pas compter sur moi. Un jour, je suis là, un jour, je suis pas là. Je pourrais encore tout arrêter. Elle ne pense pas que je le ferai. Moi non plus. Je dois poser mon regard.

Mais pas ce soir. Ce soir, je vais pas écrire, fait trop chaud. Et ça va pas s’améliorer. Ca va monter encore. Encore. Tout tout tout, comme y disent. Ca va foutre le camp.  La bouteille est là. Elle me fixe. Encore une rasade.

Enfants devant Tios

Enfants noirs devant tios dans la nuit

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s